lundi 23 novembre 2009

DARK HERESY – MAGGOTS IN THE MEAT : RESUME, PART.2




Constantine se passa une main sur le visage, accablé. Seulement un jour sur Acreage, et voilà qu’il était déjà hanté par les démons du passé. Il n’aurait jamais dû revenir. Il ouvrit une antique commode, en retira un décanteur de vin et s’en versa une rasade. Il regarda le liquide pourpre tournoyer dans son verre, huma son arôme… Du Rasteau Strynn de Pont-de-Cêdre Vieille Vigne semblait-il…

Il entendit derrière lui le plancher craquer sourdement, se retourna. Venria l’observait sans mot dire. Il soupira devant son expression grave et inquiète.

- Peut-on lui faire confiance ?
- A Corvus ? Ce flibustier ? Bien sûr que non… Peut-être. Je n’en sais rien.
- Il serait sage de ne pas répondre à cette invitation.
- Je sais.
- Mais tu comptes tout de même y aller ?
- Je le crains.
- Très bien.

La Sororitas se détourna, le laissant seul face à ses craintes. Le pont brimbalait doucement sous ses pieds, et sa main se crispa sur son verre. Pas très avisé, en effet. Mais inévitable…

Corvus et lui avaient parlé de longues heures. Le forban lui avait raconté comment il avait survécu, sa fuite et sa convalescence, le siège de la baronnie Falatrish par les troupes d’Angelus. Constantine ne put réprimer un sentiment de culpabilité, pour l’avoir abandonné de la sorte. Pour tous les avoir abandonnés. Mais le corsaire, qui avait perçu son trouble, posa une main sur son épaule, en lui disant que ce n’était pas sa faute si leur plan avait échoué. Corvus lui raconta l’annexion des terres Tantalig par l’Hégémonie, le siège éprouvant de Lyras et l’anoblissement des Fern. Désormais, les Tantalig vivaient en exil, dans la honte et la déchéance, au crochet de l’hospitalité des Baliel. Rhozena avait dû faire face à un schisme au sein des Maisons mineures qui avaient jusque-là été loyales à la Maison Niceus. Baras Gurst prêta allégeance à Rhozeia et Orcan lui confia la charge de gouverner Regalia.

Mais l’insurrection n’avait jamais été aussi forte. Les décisions d’Orcan avaient provoqué l’ire de la noblesse. Sentant que l’animosité à son égard ne faisait que croître, il avait anobli des serfs pour constituer et consolider la loyauté de son entourage proche. Les Maisons Pronteus, Vizeris et Tumstel, renommée Gordanus, étaient nées. Un ancien forgeron, un paysan et un marchand devenus les égaux des nobles de sang pur ? C’était un terrible affront. De même, il avait libéré les criminels incarcérés à Regalia en leur donnant un choix : le servir ou mourir. Peu refusèrent, et ces scélérats devinrent sa Garde Palatine. Une horde de mécréants sans foi ni loi, qui ne recule devant aucun vice pour garantir le pouvoir d’Orcan, et par extension, leur vie et leur fortune…

Pour asseoir une bonne fois pour toutes son pouvoir, et préparer sa place de Gouverneur planétaire, il introduisit à grande échelle la technologie sur Ascandia, et l’offrit gracieusement à quelques paysans et artisans méritants en récompense. Des machines agronomiques pour accroître la productivité des exploitations agricoles, des outils mécaniques pour augmenter le rendement des forges… Des dons de nature divine à n’en pas douter, mais aussi terrifiants aux yeux du peuple ignorant. Avec l’accord de l’Archevêque, les prêcheurs engagés par Orcan disséminèrent partout qu’il était d’extraction divine, l’élu et le représentant de l’Empereur-Dieu sur Acreage. Et pour balayer toute envie de révolte, il lâcha dans les rues ses Géants de Fer. Des colosses antiques et rouillés chargés de faire respecter le couvre-feu et maintenir l’ordre à Olrankan.

Même s’il conservait l’appui des Maisons Comnerius, Angelus et Merrywood, de même que celui des Fern et des Gurst, le reste de la noblesse s’était allié en une coalition forte pour se dresser face à son règne de terreur. Les Baliel, Tantalig, Rabast, Strynn, Saltigar et Falatrish avaient désormais les moyens de lutter par les armes. Bien sûr, Evalia et Beltamyr, tout comme les lointaines Abitan et Nunka, restaient neutres. Mais le bras de fer entre Rhozena et Rhozeia était désormais un jeu à armes égales.

Et le silence des autorités impériales ne faisait que les conforter dans leurs revendications…

Constantine ressassa longuement ces paroles. Ainsi, Orcan n’était toujours pas confirmé dans ses fonctions de Gouverneur planétaire… Intéressant, et très surprenant. Après l’échec de sa tentative de coup d’état, il s’attendait à ce que Rhozeia soit nommée Haute-Reine d’Ascandia dans les plus brefs délais, et qu’Orcan hérite de la gouvernance. Mais il semblait que la réponse de l’Administratum ait été des plus fâcheuses : Rhoze. Rhoze est l’héritière du trône…

Constantine ne put réprimer un rire en imaginant la fureur d’Orcan. Ainsi, le doute demeurait. Rhozeia ou Rhozena… Cette bourde ubuesque de l’Administratum avait engendré une guerre totale en Ascandia. La Guerre des Rhoze, l’appelait-on déjà. La situation était telle que les deux sœurs avaient des prétentions égales pour le trône. Les autorités impériales ne pouvaient vraiment prendre parti, sans directive de leur hiérarchie… La guerre était donc légitime, et échappait à la tutelle de l’Imperium. Absurde. Ou bien était-ce délibéré ?

Comme l’avait promis Corvus en quittant l’Iron Duke, un frêle esquif vint les aborder au matin. Un bateau de pêche, chargé de les emmener hors de vue des sentinelles de Regalia. Après qu’ils aient demandé au capitaine de décaler leur traversée, le pêcheur taciturne et bougon emmena les acolytes vers une crique en voguant entre les caravelles et les frégates de la flotte insurgée. Là, un galion flamboyant les attendait pour les mener au-delà des côtes du Cibré, vers la baronnie Valentur.

L’équipage du galion était talentueux, et le vent favorable. Le capitaine leur témoigna le plus grand respect, et il leur offrit, avec un mélange de déférence et de courtoisie, de quoi se sustenter pour la matinée. Il les rassura aussi concernant leur voyage. Les rives du Cibré étaient sous contrôle, rien de fâcheux n’arriverait durant leur excursion. Ils virent rapidement se dresser devant eux un somptueux manoir, perdu dans une dense forêt de conifères. Un ancien séjour des Angelus, désormais flanqué des étendards Falatrish et Niceus, semblait-il.

Des gardes brandissant de hautes hallebardes arborant un fanion aux couleurs des Niceus vinrent pour les escorter à leur descente de la barque d’accostage. Ils passèrent à travers de somptueux jardins, en silence, entourés par des hommes en armure de plates complètes aux visières baissées. Des corbeaux croassaient dans les cimes, et le fin gravier crissait sous les bottes des soldats. Et il sembla un instant à Constantine qu’il marchait vers l’échafaud.

Les lourdes portes du manoir, ornées de manière rutilante, s’ouvrirent devant eux, révélant d’autres gardes au garde-à-vous, se tenant immobiles dans la pénombre du hall d’accueil. Constantine eut le déplaisir de reconnaître certains visages. Des visages plein de morgue et de reproche. Teridan Sheeve et Palladius Antar, les deux chevaliers servants de Rhozena, qui n’avaient pas apprécié qu’il mette la prétendante en danger, et ne lui pardonneraient probablement jamais…

Les deux paladins invitèrent Constantine et son cortège à les suivre. Sheeve était aussi laconique qu’à son habitude, mais Antar se rapprocha de Narsès.

- Je vous avertis, mon Seigneur. Il ne serait pas prudent d’exposer une nouvelle fois la vie de Dame Rhozena à des périls et des risques inconsidérés. Si jamais il lui arrivait malheur par votre faute, mon courroux serait terrible.
- Ce n’est nullement mon intention, chevalier.

Alors qu’ils arrivaient en haut du grand escalier, des laquais ouvrirent grand les portes de la salle de réception. Sheeve et Antar restèrent à l’extérieur, prenant soin de regarder Constantine droit dans les yeux. Leur rancune était tenace. Pouvait-il les en blâmer ? Il était le fils du meurtrier de leur seigneur et roi…

Constantine traversa la salle cérémonielle de manière solennelle, réprimant ses appréhensions. Ils étaient tous là à l’attendre. Rigorus Tilt, son précepteur, lui adressa un discret signe de la tête. Des cernes s’étaient creusés sous ses yeux, et il semblait plus grave, comme résigné... Malissandre Falatrish, sa chevelure rousse aussi flamboyante que par le passé, lui souriait avec affection. Des rides étaient apparues au coin de ses yeux, mais son regard était toujours aussi pétillant et malicieux. A ses côtés, Aurelius Dascaros, son garde du corps personnel, et Corvus. Il vit aussi Dukatis Clayne, celui que l’on nommait autrefois le Lion d’Ascandia. Le vieil homme n’était plus que l’ombre de lui-même, mais il y avait un feu sombre dans ses yeux, dardés sur lui… Oui, Constantine savait. C’était à cause de lui que sa fille unique était morte. Il ne le savait que trop bien.

Rhozena était aussi splendide que dans ses souvenirs. Ses longs cheveux noirs étaient tressés de part et d’autre de son visage, et ses yeux noirs étaient aussi profonds que la nuit. Sa peau de porcelaine contrastait avec sa splendide robe rouge et or, et une fine couronne encerclait sa tête. Il lui adressa un sourire, et crut pendant un instant déceler de la nostalgie ou du regret sur son visage.

A ses côtés se tenait un homme qu’il ne connaissait pas. Un prêtre d’une quarantaine d’années qui le regardait avec attention, jouant avec un chapelet terminé par un Aquila doré. Il était vêtu de manière sobre, mais sa fonction était claire. Un confesseur attitré. Constantine sentit une pointe de tristesse et d’amertume. Le confesseur Sattaran était donc mort… Jamais il ne pourrait le remercier.

Constantine posa un genou à terre et s’inclina respectueusement.

- Constantine Narsès. Ainsi, mes prières sont exaucées. C’est une joie de te revoir, vivant et en bonne santé. Bienvenue. Bienvenue à vous tous. Veuillez accepter notre hospitalité et notre amitié.
- Cette joie est partagée, Dame Rhozena.
- Je vous en prie, mon ami, relevez-vous.

Constantine leva la tête. Ils se regardèrent ainsi longuement. Le prêtre fit un pas en avant, brisant cet échange plein de paroles silencieuses et de non-dits.

- Permettez-moi de me présenter. Je suis Anthemius, le nouveau confesseur de Dame Rhozena.
- Mon père…

Constantine s’inclina respectueusement.

- Qu’est-il advenu de Père Sattaran ? J’aurais aimé lui témoigner ma reconnaissance.
- Malheureusement, le vénérable confesseur Sattaran est mort de grand âge il y a de cela quelques années, après une vie de piété exemplaire. J’ai été chargé de lui succéder, et j’espère pouvoir faire honneur à sa sagesse. Auprès de Dame Rhozena. Nous prierons ensemble l’Empereur-Dieu, si vous le souhaitez…
- Ce sera avec joie.

La baronne Falatrish se leva à son tour de son siège et vint étreindre Constantine. Elle le dévisaga, espiègle, comme à son habitude.

- Je suis heureuse de te retrouver, mon neveu. J’ai tant prié pour ton salut. L’Empereur-Dieu a entendu mes prières…

Constantine ne put réprimer un sourire. Malissandre n’avait jamais été très dévote, et ils le savaient tous deux. Corvus grimaça lui aussi, gloussant légèrement.

- Mais je manque à tous mes devoirs. Vous devez être fourbus de votre voyage. Des domestiques vous conduiront dans vos chambrées pour que vous puissiez vous détendre, et peut-être nous rejoindrez-vous pour un frugal repas ?

Venria jeta un œil en direction de Constantine, qui lui fit un bref signe de tête. Tout ira bien. Des valets vinrent délester les compagnons de Constantine et les guidèrent vers la porte. Malissandre regarda la Sororitas partir, perplexe et songeuse…

- Ton retour est aussi plaisant qu’inattendu, mon enfant. J’ai entendu dire que tu avais été incarcéré.
- J’ai connu les pires geôles de l’Empereur, baronne.
- Voyons, pas de cela avec moi.

Rigorus vint lui serrer la main chaudement.

- Constantine. Il n’y a pas de mots pour décrire mon soulagement.
- Je suis heureux de te revoir, mon ami.

Son ancien précepteur le guida vers une pièce attenante, précédé par Rhozena et son confesseur. Du coin de l’œil, Constantine vit Dukatis les suivre en maugréant. Corvus et Dascaros, sur un signe de Malissandre, restèrent à l’entrée.

Rhozena s’assit sur un fauteuil de velours, toujours avec Anthemius à ses côtés. Malissandre prit place à côté de Tilt, qui versa du vin dans de précieux verres à pied pour l’assemblée. La baronne scruta Constantine fixement, comme pour lire en lui

- J’ai été surprise lorsque Corvus m’a appris ton retour. Je n’aurais jamais pensé que tu reviendrais. Ou que tu aurais voulu revenir.

Rhozena demeurait silencieuse. Constantine remarqua que ses doigts s’étaient légèrement crispés sur ses accoudoirs.

- Je ne suis pas venu ici pour faire à nouveau valoir mes prétentions au trône. J’en ai fait le deuil il y a de nombreuses années. Les prisons impériales vous forcent à relativiser, je suppose.

Rhozena regarda timidement dans sa direction.

- Tu n’es donc plus ici pour la vengeance ?
- Non, ma Dame.

Il y avait une question dans son regard, un espoir, peut-être…

- Je suis ici sous une autre autorité. Celle de la Sainte Inquisition. Pour traquer un hérétique qui aurait trouvé refuge sur cette planète. Il n’est plus dans mes prérogatives de m’immiscer dans les affaires d’Ascandia. Et ce n’est pas mon souhait.

Malissandre haussa un sourcil, visiblement intriguée.

- Un servant de l’Inquisition… Intéressant. Et cela explique des choses.
- Que veux-tu dire ?
- J’ai cherché à m’informer sur ton sort après ta capture, et découvert qu’un prêtre du Ministorum était intervenu en personne pour te sauver. Un simple prêtre, mais qui avait forcé Varinius à se prononcer contre ton exécution. Orcan a tout tenté pour le faire changer d’avis, mais en vain. Comme s’il avait reçu des ordres… Peut-être était-ce un inquisiteur ? Nous ne le saurons peut-être jamais, mais cela expliquerait cette histoire.

Constantine restait dubitatif. Cela lui semblait plus qu’improbable… Rhozena se contenta de sourire tristement. Derrière elle, Anthemius semblait soudain nerveux.

- Je vois.
- Je ne peux vous aider…
- Nous n’avons pas besoin de ton aide.

Dukatis se tenait debout derrière lui, adossé contre le mur. Ses yeux froids le fustigeaient, et la haine déformait ses traits.

- Nous n’avons pas besoin de ton aide. Pendant des années, nous nous sommes battus. Sans toi. Tu es venu ici la dernière fois comme l’enfant prodigue, et qu’as-tu amené ? La mort. Orcan a failli nous détruire complètement ce jour-là. Combien de braves sont morts à cause de cette mascarade ?
- Dukatis !

Rhozena le dévisagea avec détermination. Le vieil homme serra les dents.

- Non, Rhozena. Il dit vrai. Beaucoup sont morts par ma faute. Et je sais que Jadea faisait partie des victimes…
- Je n’aurais jamais dû laisser ma fille t’accompagner !

Constantine pouvait ressentir sa colère, mais aussi son propre sentiment de culpabilité.

- J’en assume toute la responsabilité. Je ne vous ferai pas l’affront de vous demander votre pardon, et rien ne pourra la ramener, je ne le sais que trop bien. Mais je vous présente mes excuses pour cette folie que j’ai commise.
- Ce n’était nullement de la folie, mon enfant. Quelque chose devait être fait. Nous avons failli, et la douleur et le chagrin sont le prix à payer de l’échec, Dukatis.

Malissandre toisa Clayne un long moment. Rhozena se leva et marcha jusqu’au vieux guerrier, posa une main sur son bras.

- Jadea était mon amie, ma confidente, et à bien des égards, la sœur que je n’avais jamais eue. S’il y a quelqu’un à blâmer, c’est moi, Dukatis.
- Ma reine, je n’aurais jamais l’impudence de penser une telle chose.
- Alors faites taire votre colère, Dukatis. Nous vivrons avec ces remords toute notre vie. Tous ici portent déjà ce fardeau. Mais nous devons penser à l’avenir d’Acreage…

Rigorus Tilt soupira longuement, les yeux perdus dans le vague.

- Et mettre un terme au règne d’Orcan.

Constantine sentit l’amertume et la lassitude dans la voix de son ancien précepteur.

- Je ferai ce que je pourrais.

Malissandre secoua la tête.

- Que peux-tu faire ?
- Je sers l’Inquisition. Orcan n’est pas à l’abri d’une enquête…
- Orcan a l’appui de l’Ecclésiarchie. Il paie Varinius avec largesse pour être dans ses bonnes grâces. Et pour qu’il ferme les yeux…
- S’il y a corruption, ni lui ni Varinius n’en sortiront indemnes.
- Et comment veux-tu prouver cela ? Orcan lui reverse des dîmes. C’est son droit. Et celui de Varinius de les accepter. Cela soulignera simplement sa générosité et sa piété…

Rhozena toisa Constantine. Lorsqu’elle parla, sa voix est dure, implacable, acide.

- L’aide ne viendra pas de l’Imperium. Tout ce qu’il veut, c’est collecter des taxes. Prendre, prendre encore, jusqu’à ce que nous soyons exsangues. Alors nous n’aurons plus aucune valeur à ses yeux, et il nous tournera le dos. Déjà, des tractations secrètes ont lieu entre l’Administratum et Evaness. Nous le savons. Maintenant que les gisements d’Electrogyre ont été découverts, les impériaux n’ont plus d’intérêt à ce que qu’Ascandia reste la plateforme d’échange avec l’Imperium. Et tant mieux !
- Mon enfant, ne soyez pas si dure…
- Nous en avons discuté, mon père. Grâce à vous, j’ai ouvert les yeux…

Anthemius regarda brièvement Constantine du coin de l’œil, avec anxiété. Rhozena ne semblait pas vouloir se calmer.

- Nous leur versons des sommes faramineuses et vivons dans la famine. Pour quelle raison ? Leur protection ? Cette guerre a été causée par l’Imperium ! Pensez-vous que je sois naïve ? Rhoze ? Cette réponse a été envoyée de manière délibérée, pour plonger Ascandia dans le chaos ! Ils veulent notre ruine et se fichent éperdument de notre sort ! Alors pourquoi me prosternerais-je au pied d’un maître qui ne nous souhaite que du mal ? Pourquoi ?
- L’être humain est faillible… Ce que souhaite certainement dire Dame Rhozena, c’est que certaines instances locales de l’Imperium sont manifestement, et malheureusement, sous le joug de certains hommes de peu de scrupules... Faillibles, et qui sans s’en rendre compte, entachent ce qu’ils sont censés représenter.

Dukatis renifla son mépris.

- L’Imperium ne nous a pas offert son aide. C’est seulement grâce aux alliances de Rabast que nous avons pu tenir, aussi abjectes qu’elles puissent être !

Malissandre le fustigea du regard. Clayne s’empourpra, comme en se rendant compte qu’il en avait trop dit. Constantine se tourna vers lui.

- Que voulez-vous dire, Seigneur Clayne ?
- Nous avons eu besoin d’armes, d’approvisionnement… pour lutter à armes égales avec Orcan. Nous avons donc contracté des alliances avec des sources… Hors-mondes.

Constantine se rappelait de l’animosité de Dukatis contre les personnes extérieures à Acreage. Il avait lui-même été l’objet de ces suspicions. Il passa donc outre cette remarque, l’attribuant à la honte d’être aidé par des organisations hors-mondes, pour se concentrer sur le prêtre…

Les mots du prêtre avaient été dits sur un ton neutre, mais Constantine y avait décelé certaines inflexions d’autorité, qui demandaient à Rhozena de se réfréner. Il dévisagea le confesseur…

- Et que pensez-vous de tout cela, mon père ?
- Que la valeur des institutions humaines se reflète avant tout par la valeur des hommes qui les dirigent. Que certaines institutions ont perdu de vue leur vocation, et se complaisent dans la puissance qui émane de leur charge. Je ne me réfère à aucune en particulier, et je suis le premier à remettre en question la mienne en priorité. L’orgueil, l’avarice, la vanité… Le Ministorum est affligé de ces maux. Et je pense que nous devons œuvrer. Que tous les citoyens de l’Imperium doivent œuvrer pour le rendre meilleur…
- Et que préconisez-vous ?
- Des individus tels que Varinius ne luttent que pour assurer leur propre pouvoir, alors que la vocation première d’un homme d’église est de propager et de défendre la foi. La foi est le ciment de l’humanité. Des hommes tels que lui s’enrichissent aux dépens de sa congrégation. Il n’a cure des fissures dans le ciment, tant qu’il peut entendre dans ses coffres le tintement des oboles.
- Vous souhaitez les voir écartés.
- Je pense que nous devons tous ouvrir les yeux. Que le clergé doit se réunir et en discuter, et fasse enfin quelque chose, au lieu de laisser la pourriture s’installer.

Pourquoi me prosternerais-je… Réformer le Ministorum… Constantine avait conscience des paroles dissidentes de Rhozena et de son confesseur. Le mot flottait subrepticement et insidieusement dans son esprit. Il cherchait à l’écarter, mais il revenait sans cesse. Hérésie. Il gardait à l’œil le confesseur, Dukatis, Malissandre… Etait-ce un test, pour savoir où se situait sa loyauté ? Devait-il craindre pour sa vie ? Il les scruta du regard, en feignant le désintérêt.

- Je te remercie pour ton hospitalité, Rhozena. Mais je crains que je doive te laisser. Moi et mes compagnons avons une tâche à exécuter. Il ne serait pas judicieux que nous interférions dans les affaires politiques d’Ascandia. Mais nous vous aiderons dans la mesure du possible…

Un voile de tristesse passa fugacement sur le visage de la reine.

- Je comprends. Je suis heureuse d’avoir pu te revoir, mon ami.

Constantine sentait qu’elle aurait souhaité dire plus, mais ils savaient tous les deux que ce n’était pas raisonnable. Ils avaient tous les deux fait un choix, et se trouvaient sur des routes divergentes…

Les camarades de Constantine furent appelés, et ce dernier leur notifia leur départ imminent. Ragaana lui demanda si tout s’est bien passé. Il acquiesça sans un mot. Mais alors qu’ils s’apprêtaient à partir, Venria vit une expression de colère et de mépris passer sur le visage de Rigorus Tilt, entre deux sourires courtois. Elle le dévisagea avec attention.

- Avez-vous quelque chose à nous dire, précepteur ?

Tilt sembla pris au dépourvu. Sous le coup de la surprise, il ne sut quoi répondre, nia avec maladresse. La Sororitas le pressa toutefois de répondre. Une tension gagna l’assemblée. Pour la dissiper, Tilt accepta de se livrer.

Il admit avoir été épris, lorsqu’il était au service des Narsès, de la jeune sœur de Belisarius – Fortunata, la tante de Constantine. Mais il était conscient de sa condition, et jamais il n’aurait souillé son honneur en se déclarant avec impudence. Il l’aimait secrètement. Lorsqu’elle fut tuée par les ennemis de la Maison, il avait juré de la venger, et se lamentait de n’avoir pu encore accomplir sa vengeance. Il avait formé Constantine pour qu’il devienne l’instrument de cette vengeance, mais devait se rendre à l’évidence. Ce n’était pas à travers lui qu’il parviendrait à ses fins…

Constantine fixa avec attention son ancien mentor. Pendant toutes ces années, il n’avait été qu’un pion. Il avait été formé, éduqué, aiguillé dans le but d’éliminer Orcan et de reprendre le trône. Ses idées n’avaient pas totalement été les siennes, il le savait. Mais encore, tout cela n’était plus qu’un lointain souvenir. Son incarcération sur Géhenne avait fait de lui un autre homme. Il n’éprouvait plus de haine, et pas de ressentiment pour un homme qu’il considérait autrefois comme un ami, et qui admettait aujourd’hui l’avoir manipulé dans sa propre quête de vengeance.

Malissandre le salua, et il crut déceler de la fierté dans son regard.

Il regarda une dernière fois Rhozena, se remémorant tous leurs moments passés ensemble. Une partie de lui regrettait l’avenir qu’ils auraient pu avoir ensemble. Mais ce n’était plus que le désir d’un fantôme. Ce Constantine était mort sur Géhenne, et ses souhaits avec lui. Il se détourna lentement, le regard sombre. Cette route n’était pas la sienne…

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